Portrait d'Antoine Ménard, psychologue dans la rue

Portrait d’Antoine Ménard, Psychologue dans la rue

Loin de l’image du psy assis derrière un bureau, Antoine Ménard est un « psychologue dans la rue » : il va à la rencontre des personnes en situation grande précarité, pour créer une relation et les mettre en mouvement. Il intervient sur les sujets de grande précarité pour un accompagnement ajusté,  et anime des groupes d’analyse pour le compte d’Epsilon Melia, et a accepté de nous parler de son quotidien. 

Pouvez-vous nous raconter votre métier ?

Je suis psychologue clinicien de formation, mais ma profession est plutôt atypique : l’idée, c’est que je suis payé par l’Etat pour accompagner – dans tous les sens du terme – des gens qui se trouvent à la rue, dans des squats, des centres d’accueil… Je vais à leur rencontre, là où ils se trouvent.

Je n’y vais pas pour proposer des choses – services, vêtements…- mais juste pour les rencontrer, et commencer à parler avec eux.

C’est à cheval entre le métier d’éducateur de rue, et une fonction d’écoute qui se rapproche de la psychanalyse. Il s’agit d’être dépositaire, témoin de ce qu’une personne raconte, sur un mode assez libre. L’idée est de mettre en relief et d’accueillir la parole de quelqu’un qui n’en a plus.

Plus qu’un métier c’est une pratique : c’est une manière d’être et de rencontrer les gens, de prendre soin des gens, de créer une relation.

Ça nous ramène à l’étymologie de relation : « relater », c’est faire récit. Il y a un moment où certaines personnes sortent du récit, leur faire raconter une histoire à nouveau et ça les met en mouvement.

Quel est le parcours qui vous y a conduit ?

J’ai commencé à travailler dans le champ de la psychiatrie dans des cliniques de psychothérapie institutionnelle, où l’on fait en sorte de rencontrer celui qu’on appelle le « psychotique », et de pouvoir l’écouter. Il fallait tout organiser pour que les rencontres soient possibles : les patients étaient libres de circuler, on ne les assommait pas de traitements pour laisser la possibilité de se rencontrer. J’y ai beaucoup appris au contact des professionnels, mais surtout des patients.

Puis je suis parti à Paris, et j’ai atterri dans une pension de famille qui accueillait des gens de la rue. Le personnel n’avait pas de titres comme « éducateurs » : moi par exemple j’étais cuisinier. Ça permettait d’avoir une relation qui n’était pas biaisée par la relation hiérarchique, de créer d’autres formats de relation aux autres.

Dans ce lieu, je faisais la cuisine pour aller vers les autres, dans la rue. C’était il y a près de 15 ans.

Pouvez-vous nous raconter votre quotidien ?

Il faut s’adapter, j’ai un emploi du temps assez élastique : si la personne est alcoolique par exemple, je vais plutôt la voir le matin. Parfois ce sont des gens qui appellent à l’aide à des heures indues, donc il faut être disponible, présent à des moments où les gens attendent la consistance d’une présence et quelqu’un qui sur qui compter.

Les personnes qui sont dans la rue, je vais à leur rencontre : il y a des endroits « repères » où on est sûr de croiser la personne, des accueils sociaux, des permanences…

La première fois, quand on rencontre quelqu’un, on parle de la pluie et du beau temps, du match de foot de la veille. Ce sont des gens qui sont assez au courant de ce qui se passe dans l’actu, dans le quartier…et puis au fil du temps on passe sur un autre mode. Ensuite on passe à d’autres thèmes : la vie, la mort, la sexualité… mais toujours sur un mode informel.

Comment accompagnez-vous ces personnes ?

Au lieu de leur proposer de se mettre à l’abri, on propose tout un tas de choses qu’on peut faire en étant à la rue, pour amener la personne à penser autre chose. Dans la relation, il ne s’agit pas d’être neutre et bienveillant mais d’être consistant dans la présence pour que petit à petit, ils puissent désirer faire des choses avec la personne qu’ils ont en face d’eux.  

Pour certaines personnes qui apparemment sont hors de tout, le travail est un élément important.

Démolition, débarras… je les fais intervenir sur des chantiers très simples. Ils ont un statut de salarié, interviennent pour des clients : c’est une manière très simple d’instaurer à nouveau des rythmes qu’ils ont complètement perdu : jour / nuit, ne pas boire… le travail permet ça rapidement : proposer quelque chose de vivant.

Alors qu’elle pouvait paraître très loin, très rapidement la personne se mobilise pour être à l’heure, avoir des papiers en règle, ne pas être saoule. Travailler, c’est une façon d’être ensemble : ça permet de se parler, et ça marche plutôt bien.

Quelles sont les exigences de votre mission ?

Ça nécessite de déconstruire, et de se décentrer constamment du « ça va de soi ». On ne peut pas se suffire à ce qu’on pense et ce qu’on connait. On doit côtoyer constamment une altérité absolue, et souvent repoussante, avec des gens qui vous disent des choses complètement folles. On remarque que beaucoup de gens y vont parce qu’ils veulent sauver l’autre par exemple, il y a tout un tas de fantasme. C’est bien de se demander pourquoi on le fait.

Ça implique de se demander comment prendre soin de celui qu’on rencontre, où qu’il soit. « Prendre soin de ce qui l’entoure et petit à petit rentrer dans son paysage ». Prendre soin de la relation qui nait entre deux personnes, c’est une relation et ce sont des paroles qui s’échangent.

Il faut aussi un goût pour l’énigme : comment on peut en arriver à être dans la rue ? Réussir à supporter une sorte d’incompréhension. Ça répond à une question d’ordre plus politique : qui sont ces gens qui sont à la rue, pourquoi ils en sont arrivés là ? Pourquoi vouloir les en chasser ?

Evidemment un certain souci de l’autre.

Il ne s’agit pas d’être neutre et transparent : il faut être authentique et avoir du répondant, mais il faut avoir fait le tour de ce qui peut nous pousser vers ce genre de profession.

Il faut être disponible, faire abstraction de nos idéologies. Il faut réussir à s’approcher, à cerner qui n’est pas soi-même sans le réduire à ce qu’on connait, de l’ordre du « il faut qu’il redevienne comme les autres ».

Je fais beaucoup de parallèles avec les récits des grands explorateurs avec les anthropologues qui rencontraient une altérité fracassante, sauf que ces récits se limitaient à dire que c’étaient des primitifs qu’il fallait civiliser. Nous on rencontre des gens dans une altérité fracassante et repoussante et il faut les accueillir, et les accompagner dans un mouvement, leur permettre de cheminer.

Pouvez-vous nous raconter l’un de vos plus beaux souvenirs ?

C’est un épisode qu’on m’a raconté au sujet d’un monsieur que je connais bien, qui a beaucoup d’années de rue et qui oscille entre des moments d’euphorie et d’autres, où il veut se battre avec tout le monde (il m’appelle tous les jours pour me laisser des messages parfois sympathiques, parfois virulents !).  

Il était invité par l’équipe – non professionnelle – d’une épicerie solidaire (il y a encore des endroits où les gens osent se rencontrer !) dans laquelle il passait un peu de temps, et qui ne voulait pas le laisser seul le jour de son anniversaire. Au cours de la soirée, alors qu’ils faisaient la vaisselle il s’est arrêté et a dit « Pourquoi ma mère ne m’aimait pas ? ». C’est ce genre de moment où il faut absolument prendre soin d’une histoire.