Groupes d’analyse de la pratique à distance : Retour d’expérience

Chez Epsilon Melia, l’analyse de pratique fait partie de notre ADN : nous animons de nombreux groupes et sommes reconnus pour notre expertise dans ce domaine.
Avec la mise en place du confinement lié au COVID-19, tous les groupes ont été interrompus. Les professionnels du champ social et médico-social qui sont en première ligne, à qui nous adressons nos remerciements et encouragements, se sont retrouvés du jour au lendemain seuls et sans soutien.
C’est pourquoi nous avons mis en place très tôt après le début du confinement, des Groupes d’Analyse de la Pratique (GAP) à distance, par visioconférence, pour poursuivre notre accompagnement des équipes et des cadres en cette période où il s’avère plus nécessaire que jamais.
Après plusieurs semaines de travail, nous avons souhaité vous proposer un retour d’expérience sur ces groupes d’analyse de la pratique si particuliers en période de confinement.

GAP & Confinement : les services sociaux et médico-sociaux livrés à eux-mêmes

Les 15 premiers jours du confinement, tous les séances d’analyse de la pratique et de supervision que nous animions au sein des établissements se sont interrompus. 

Pour les responsables, les directrices, les directeurs, les chefs de services, l’enjeu était d’amortir le choc du confinement généralisé, de mettre en place les procédures exigées par les organismes de tutelle. Mais aussi de protéger les usagers et les professionnels contre le coronavirus, tout en ré-organisant les plannings et le travail avec le personnel présent, car nombre de professionnels ont été contraints de rester chez eux pour garder leur enfants, pour des raisons de santé, ou tout simplement par peur…

Les premières structures à avoir sollicité notre soutien à travers l’animation de groupes d’analyse de la pratique à distance, sont les structures dont l’organisation du travail et l’accompagnement des usagers s’est fait par le télétravail. Ce sont principalement des services d’intervention à domicile, du champ du handicap tels les SESSAD, SAVS, SAMHSA…
C’est seulement dans un second temps que les responsables de foyers de la protection de l’enfance (MECS) et de la grande précarité (CHU, CHRS), nous ont demandé que des intervenants en analyse de pratique puissent intervenir auprès de leurs équipes.

La première demande venait d’une MAS : il a fallu intervenir simultanément auprès des cadres et des équipes de soin et éducative. Après quelques séances, la structure a non seulement demandé le maintien des groupes d’analyse de la pratique prévus mais a surtout souhaité intensifier le rythme d’intervention, à raison de séances hebdomadaires pour les équipes et bimensuelles pour les cadres.

Au fil des jours, des semaines, les demandes ont été de plus en plus nombreuses, du simple fait que les structures venaient d’entrer dans une nouvelle phase : peu à peu les établissements retrouvent un nouveau rythme dans la situation actuelle de confinement de toute la société. Et s’exprime de plus en plus d’inquiétudes, d’angoisses et dans certains lieux des tensions.

Quel impact sur les cadres ?

Ce qu’il faut comprendre c’est que le confinement s’est imposé à tous du jour au lendemain !
Les directeurs et chefs de services ont réalisé, sans préparation aucune, qu’ils allaient devoir demander à leurs équipes mais aussi aux personnes accueillis, que ce soit des enfants ou des adolescents dans les MECS par exemple, des personnes en situation de grande vulnérabilité, des grands précaires accueillis dans les foyers d’urgence, des familles dans des CHRS, des personnes handicapés dans des FAM… de tous être confinés ensemble. De garder ces personnes, très souvent en situation de vulnérabilité, confinées, les contraindre aux gestes barrières… Ça a été un véritable choc !

Or ces professionnels, ces responsables qui ont tout de même l’habitude de gérer des situations difficiles (c’est un peu leur quotidien), on était en cette circonstance soumis a un stress sans commune mesure.
Les responsables, comme les équipes, ont à gérer l’angoisse des usagers. Les cadres ont à gérer les angoisses des membres de leurs équipes. Et les professionnels ont à gérer leur propre angoisse, et la crainte de ramener à la maison, auprès de leurs proches, la maladie.

Alors oui ! Lorsque ces responsables, ces chefs de services ont eu la possibilité de se retrouver, même si c’est au moyen de la visioconférence, ils ont enfin pu exprimer ce qu’ils ont eu a traverser. Nous avons été personnellement touchés par leur joie, leur joie de pouvoir se parler. Ce qui traduisait bien, en creux, l’extrême solitude dans laquelle ils avaient traversé cette période.

Quel impact sur les équipes ?

La majorité parle d’une saturation et de fatigue.

Pour ceux qui sont en télétravail, cela peut-être dû à une hyperconnectivité (téléphone, visio, réseaux sociaux), alors qu’ils se sentent coupés du monde et surtout désorientés voire chamboulés car le télétravail est rare dans les pratiques habituelles. Migraines, mal aux yeux, au dos, problèmes de concentration sont désormais très répandus.

Il y a aussi les peurs, les angoisses, l’anxiété, les inquiétudes, les craintes, les préoccupations pour eux, leurs proches. Pour les télétravailleurs, un sentiment de culpabilité et de frustration de ne pas être sur le terrain, de ne pas se sentir proche de ses collègues ou des personnes qu’ils accompagnent, de ne pas être utiles alors qu’ils sont présents et accompagnent au mieux leur public.

Il y a une nécessité de réassurance, de reconnaître leur nouvelle modalité d’être présents au travail et aussi de rappeler qu’ils prennent un risque. Cela chamboule les pratiques, leurs postures et nécessite une réorganisation. Les pratiques sont mises à l’épreuve. Certains évoquent aussi les gestes barrière : “c’est stressant, on n’est pas nous-même ! ça modifie le lien !”.
Parfois, il y a confusion dans les missions, une remise en question de son identité professionnelle, la question du sens.

Enfin, reviennent aussi les sentiments d’impuissance, d’injustice et la conscience du risque encouru qui pèse.

GAP & Visioconférence : quels impacts sur les groupes et les intervenants ?

D’abord l’appréhension. Il peut y avoir des personnes qui résistent à l’outil mais c’est rare. Pour aider les personnes qui craignent de ne pas maîtriser l’outil, nous proposons un rendez-vous en amont, pour faire l’essai… Mais peu à peu les structures utilisent ces outils, comme le reste du monde depuis quelques semaines et on s’habitue tous…

En tant qu’animateur de groupes, ce n’est pas tout à fait la même chose, c’est différent ! C’est comme pour une consultation psy : ce n’est pas la même chose si le patient et le thérapeute sont face à face, ou à distance via un outil de communication, que ce soit le téléphone ou la visio. Et pourtant, ça reste une consultation psy, dont on attend un certain nombre d’effets. Je dirais la même chose d’une séance d’analyse de la pratique en ligne : les personnes qui y participent en attendent un certain nombre d’effets, et l’essentiel est qu’ils y trouvent les bienfaits attendus.

L’outil de visioconférence a un impact dans la dynamique du groupe : il faut faire attention à l’aération de la parole, bien faire attention à l’importance de l’écoute et du regard qui sont essentiels dans le bon fonctionnement d’un groupe.

La visio permet aussi le maintien du lien, donc une accessibilité, et également ce regard posé sur la gestuelle, sur les expressions du visage, mais aussi un regard sur l’intimité du fait de cette imbrication vie professionnelle / vie personnelle : on voit le domicile des participant ou de l’intervenant, on entend un enfant ou un bébé qui pleure, on voit un animal de compagnie… Cette intimité qui préservée en temps “normal” est partagée, voire partageable, du fait même que le GAP en visioconférence se porte sur l’intime du vécu, des affects, du ressenti, des problèmes de santé, de leur situation familiale actuelle…

La visio a transformé le lien, l’a paradoxalement humanisé, avec une soif de partage rendue possible !

Qu’ont exprimé les équipes et les cadres durant ces groupes ? 

La peur, l’angoisse, elle est massive, mais aussi la fierté, la fierté de découvrir, peut-être de s’en étonner, qu’ils osent prendre des risques, ce qui suppose du courage. Mais aussi de la colère pour tout ceux qui ont fait “défection”.

La peur, l’angoisse

N’y a t’il pas des raisons d’avoir peur ? Cette peur a un objet, c’est le virus dont on nous dit qu’il est dangereux, et pour certains c’est très concret, des membres de leur équipe sont touchés, des usagers et/ou des proches. Comment ne pas être angoissé quand les autorités vous exhortent d’une part à rester chez vous afin que ne vous ne soyez pas contaminé et que vous ne contaminiez par les autres, et que d’autres part on vous dit « il faut faire votre job ! », il vous revient de faire vivre la collectivité dont vous avez la charge. Les établissements dont on parle sont des lieux de vie qui réunissent des personnes en situation de vulnérabilité qu’il faut accompagner en ces temps difficiles.

Ce n’est pas sans conséquence sur les habitudes de travail, elles s’en trouvent bouleversées. D’abord, il y a toutes les mesures de précautions à prendre pour éviter la contamination, c’est lourd, c’est contraignant. Et comme nous ont dit plusieurs professionnels, chacun avec ses mots : “ce qu’on a plus de mal à gérer c’est le stress”, “lorsque je rentre chez moi, je me déshabille, je mets mes vêtements dans la machine, surtout je ne regarde pas les actualités, je me regarde une série, je veux oublier jusqu’au lendemain matin”…

La fierté

Ils l’expriment, peut-être même qu’ils en sont étonnés pour certains de surmonter cette angoisse : “on lâche rien !”, nous disait l’une des participantes, ou encore “nous sommes au poste !”. Et de dire qu’ils vivent un grand moment de solidarité, “nous aurons partagé cette épreuve ensemble !”. L’occasion pour nous de citer la psychanalyste et philosophe Anne Dufourmantelle, “Le risque, c’est l’épreuve par excellence du courage et de la liberté”. Cette citation fait écho, pour nous, à ces chefs de service que nous avons l’honneur d’accompagner à travers les GAP. Ils prennent des risques, ce qui implique courage et liberté. Et ils n’en manquent pas !

La colère

Lorsqu’on commence une séance d’analyse des pratiques, on donne la parole à chacun des participants. On leur demande comment ils vont ? Et quelle situation ou thématique ils souhaitent évoquer. Et dans un de nos groupes, une cheffe de service a ouvert la séance ainsi : « Vous savez, c’est dans les périodes difficiles, où nous sommes confrontés à des situations extrêmes que l’on découvre ce que les gens valent, ce qu’ils ont dans le ventre ! Et bien voyez-vous, on vit une de ces périodes. On voit ceux qui sont solidaires, et il y a les autres ! ».

Nous pensons que si la période aura des conséquences pour nous tous, des effets, à titre individuel, elle en aura également pour les collectifs. L’épisode que nous sommes en train de vivre ne sera pas sans conséquence sur les équipes. Les relations en leur sein peuvent en être bouleversées. Il y a ceux qui seront restés sur le terrain, auprès des publics, ensemble, ils auront “traversé l’épreuve ensemble”, les liens en seront et en sont déjà renforcés.

Concernant “les autres”, ceux qui seront, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, restés chez eux. “Moi, je les attends avec un fusil !”, dit avec humour, une cheffe de service dont de nombreux membres de son équipe se sont arrêtés dès le deuxième jour du confinement, la laissant quasiment seule à gérer un établissement accueillants des adolescents. Il n’est pas rare que des directeurs et chefs de service expriment de la colère à l’égard de collaborateurs.
Le risque pour eux est la rupture de leurs liens avec leurs collègues et peut-être peut naître un décalage dans le vécu de cet événement. Ainsi une responsable d’un établissement petite enfance, exprimait sa frustration du fait d’être contrainte de rester chez elle : “on aurait pu faire appel à mes compétences si on m’avait demandé mon avis”, alors que d’autres ont la sensation à l’inverse d’avoir été réquisitionnés.

Créativité, solidarité… Quel positif tirer de cette situation ?

Il y a de la solidarité ! Les professionnels, qu’ils soient sur le terrain ou en télétravail, se parlent, se comprennent lors des GAP.

Ils se sont félicités, entre-eux, ont été compréhensifs les uns envers les autres : “Cela m’a fait du bien d’être sur le terrain mais je voudrai dire aux collègues pour qui ce n’est pas possible pour des raisons perso que je comprends et qu’ils ne doivent pas culpabiliser”. “Ils nous aident à leur manière, c’est important pour nous”.

On a vu des jeunes confinés et des équipes d’éducateurs créer de nouveaux liens, ensemble. Des initiatives de personnes accompagnées, jeunes ou moins jeunes, ont proposé de participer aux tâches, au nettoyage des structures pour faire face au virus. Dans une MECS, certains plus âgés prennent soin des plus petits de façon constante et non pas simplement ponctuelle.

Dans d’autres cas encore, des bénévoles voisins du quartier de certaines structures sont venus aider, apporter soutien, réconfort.

Les GAP pour prévenir “l’après” confinement ?

L’intérêt d’un groupe de l’analyse de pratique est de pouvoir s’exprimer avec authenticité auprès de ses pairs en suspendant tous les jugements de valeur.

Un des enjeux ici est d’exprimer sa peur : c’est le premier pas pour la mettre à distance. Notre travail consiste à dire “il n’y rien de plus légitime que d’avoir peur en ce moment”. Comme l’exprime une intervenante animatrice de GAP, une partie des séances prend la forme de groupes de parole, en effet actuellement les séances commencent toujours par la mise en mot des peurs, de l’anxiété, voir de l’angoisse des participants.

Nous avons eu plusieurs séances avec des cadres qui appréhendent énormément l’après 11 mai, le fameux “déconfinement”. Une fois encore les cadres vont avoir à gérer l’angoisse des usagers, l’angoisse des professionnels et les leurs. Il va falloir pour certains lieux, à nouveau recevoir les usagers, retrouver les équipes, à nouveau penser l’organisation de travail.
Ils est essentiels que les professionnels puissent se retrouver, et cela quelques soient les modalités, en présentiel ou par visioconférence, qu’ils puissent partager. Et surtout éviter ces réunions où les participants sont contraints d’écouter le “responsable” dans un mode de communication vertical. Mais de faire en sorte que ce soit de réels temps de partage, d’échanges, où l’intelligence collective est sollicitée, où les émotions puissent être partagées, accueillies, ainsi que les les points de vue et idées et des autres.

Après le confinement, le risque de syndrome post-traumatique existe. Pour certains, il est déjà là !
Nombre de professionnels étaient dans le feu de l’action. C’est lorsque la pression retombe que les problèmes psy apparaissent : anxiété, cauchemars, irritabilité, crise de panique, hypervigilance type comportements obsessionnels

“Je dors beaucoup moins bien, dit Sophie, on cogite beaucoup”. Et il faut faire attention, du fait de son sourire, à ne pas sous estimer ce qu’elle nous dit. “Quand je rentre j’ai du mal à faire baisser la pression, et même si je suis épuisée, j’ai du mal à trouver du sommeil”.

Vous avez apprécié ce contenu ? Partagez-le !