La mosaïque de la maison du Sacré Cœur, Journal d’une maison d’accueil d’enfant en période de confinement

1ère semaine, Béatrice Lacaze, directrice adjointe

 

Pendant cette période de confinement inédite, nous avons eu envie de donner la parole aux professionnels qui restent mobilisés chaque jour pour que l’accueil des plus vulnérables se fasse, coûte que coûte.

Béatrice Lacaze, Directrice adjointe de la Maison du Sacré Cœur, foyer qui accueille des jeunes de 6 à 17 ans confiés par l’Aide Sociale à l’Enfance a accepté de nous raconter la façon dont cette semaine si singulière a été vécue dans sa structure. Nous suivrons son équipe chaque semaine, pour recueillir leur témoignage.

 

20 mars 2020

“Je m’appelle Béatrice Lacaze, je suis directrice adjointe de la Maison du Sacré Cœur depuis 2011. La structure accueille 77 jeunes, pour 87 ETP.

L’équipe est composée d’un directeur ; 4 chefs de service, 1 chef de service administratif et une grande partie de personnel éducatif et des personnels généraux : des personnels d’entretien, des agents d’accueil, des veilleurs de nuit, cuisinier…

On est tous pour l’instant dans une période d’organisation, comme on peut ! 

Je dirais qu’on a vécu trois phases.

La première : on se dit que c’est grave, que ça va nous tomber dessus, mais c’est un temps de latence, pas très angoissé.

On commence à se mettre en place, à mettre des distances mais on est longs… ça met du temps à venir. Mais bon, ça vient. Et puis l’angoisse commence à monter.

Car cette période s’inscrit dans un contexte où on manque de personnel, on a beaucoup de mal à recruter des éducateurs : il y a des postes vacants. Heureusement, on travaille dans une bonne ambiance, avec des gens de confiance. Les équipes sont de « vraies » équipes !

Après ce temps de latence, il y a le temps de l’annonce qui provoque de la sidération.

On sent qu’il faut devenir un peu directif. Habituellement, je ne le suis pas mais là c’est devenu nécessaire : par exemple, il faut être attentif à ce que tout le monde se tienne à distance.

Tout le monde est d’accord pour travailler, sur le pont, et tout le monde est assez efficace. Comme on a peu de personnel, on passe en revue les enfants qu’on peut faire partir dans leur famille sans les mettre en danger – on fait de l’accueil séquentiel.

Pour les enfants dont le retour en famille était prévu en juin par exemple, on commence avec un peu d’avance. On est passés dans tous les groupes voir les jeunes, leur parler du confinement. On a de la chance parce qu’on a un grand jardin : je leur explique qu’on a cette chance là, on voit comment les plus grands peuvent être créatifs et proposer des choses aux plus petits…

 On a des enfants qui, pour certains, sont grands et se débrouillent tout seuls… donc ça tient.

Et puis on est confrontés à la réalité : il y a des personnels qui ont eux-mêmes des personnes vulnérables dans leur entourage, ou qui ne peuvent pas s’organiser.

L’annonce présidentielle qui dit que les enfants sont vecteurs du virus, ce n’est pas rien.

Beaucoup de choses se jouent, tout le monde est d’accord et a envie de travailler, mais on commence à se demander comment ça va tenir. On se dit qu’il faut qu’on fasse un roulement : on ne peut pas venir tous les jours.

Les éducateurs sont d’accords pour venir 3 jours consécutifs. On commence comme ça. Ils sont sur le pont, ça fonctionne bien.

Au bout de deux jours, on se dit qu’on ne peut pas tenir. On ne peut pas s’épuiser comme ça. Quand vous êtes au foyer ça demande une tension énorme : mettre de la distance, appliquer les consignes, expliquer pourquoi on n’a pas de gants, pas de masques… Les angoisses deviennent de plus en plus massives.

Certains professionnels ont l’insouciance de la jeunesse qui fait qu’on doit faire de la pédagogie sur les mesures de sécurité.

A l’inverse, celui qui ne se sent pas capable de venir travailler, on ne l’oblige pas à venir à travailler. On respecte l’angoisse. Mais pour ceux qui sont là, il faut des temps d’apaisement. On ne peut pas tenir plusieurs jours d’affilée.

Jusqu’au 30 mars, on fera 3 jours en se relayant : deux qui travaillent, deux qui se reposent, et ainsi de suite. C’est une première phase : on s’installe dans quelque chose, on tâtonne. J’espère que dans une semaine, nous aurons trouvé un rythme.

Je crois de toute façon qu’il ne faut pas qu’il y ait trop de passage. Certaines psys sont en arrêt : je leur ai proposé qu’elles appellent les jeunes, notamment les plus grands qui sont en studio. Elles l’ont fait sans problème et ça fonctionne bien. Tout le monde répond présent, même ceux qui ne sont pas là physiquement et ça c’est très important : il y a une solidarité. Ceux qui ne peuvent pas être là, parce qu’ils ont des personnes à risques chez eux, font en sorte d’être présents malgré tout.

Ce qui se passe va faire bouger les relations entre nous. Je ne sais pas encore comment, mais ça les fera bouger. Ça crée déjà de la solidarité. On a des groupes Whatsapp, on s’appelle pour savoir comment on va entre professionnels. Je pense que ça fera bouger les lignes. Par exemple certains éducateurs se sont mis à m’appeler par mon prénom, ce que je demandais depuis longtemps, en vain !

On aura vécu ça ensemble. C’est un temps à la fois de résistance, et de protection : je résiste pour protéger l’autre et ça, les jeunes peuvent l’entendre.

Il faut aussi les rassurer. Ils sont « poreux », les angoisses les touchent. L’autre jour, un môme voulait absolument me toucher, je lui ai dit non. Il me dit « t’as peur ? », je lui réponds « à ton avis ? Oui j’ai peur, je n’ai pas envie » et il m’a répondu « Pardon madame ». Il a très bien compris !

Ce qui nous fait tous venir : c’est le lien qu’on a aux enfants, le lien qu’on a avec l’équipe. On pourrait choisir de ne pas venir, se débrouiller, mais les éducateurs choisissent de venir et pour ça : chapeau bas !

Hier j’ai applaudi à ma fenêtre le personnel médical, mais j’ai aussi applaudi pour nous tous, pour la protection de l’enfance et tous ceux qui se mettent au service des autres en ayant un contact humain, et qui par leur présence nous font garder de la chaleur.

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