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“Transformer les victimes en guerrières” – Rencontre avec Marie Cervetti

Marie Cervetti est la Directrice du centre d’hébergement et de réinsertion « FIT, une femme, un toit » qu’elle a contribué à créer : un centre unique en France pour accueillir les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles.

« Marie est une femme pour qui j’ai infiniment de respect, et de tendresse. Je suis impressionné parce ce qu’elle a mis en place dans son foyer, le respect qu’elle a des personnes, un fonctionnement qui ne repose pas sur la contrainte mais sur la responsabilité – et ça fonctionne incroyablement… C’est une certaine utopie mise en acte… ! »

Eric Waroquet, directeur pédagogique d’Epsilon Melia 

Le féminisme comme point de départ

Je suis Corse, je suis née au Maroc, et j’y ai grandi : c’est un contexte important car ce sont deux régions du monde où le machisme bat des records ! Je me suis rapidement dit « soit je rentre dans le moule, soit je mets un grand coup pied ! » : je peux dire que je suis féministe depuis que je suis enfant ! C’est constitutif de mon regard sur le monde, et de ce que j’ai envie de transformer.

D’un point de vue professionnel j’ai travaillé pendant une dizaine d’années dans le secteur privé. Je suis ensuite passée par l’EHESP – Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique – et j’ai fait des missions de diagnostic de développement rural en Amérique Latine avec la Commission Européenne ; à ce titre, j’ai été amenée à travailler longtemps en forêt amazonienne. Quand j’en suis sortie, les Nations Unies cherchaient des civiles pour observer en Haïti où j’ai été nommée comme directrice régionale.  J’ai poursuivi les missions pour eux au Guatemala, en Afrique du Sud…

Un jour, alors que je devais partir pour le Rwanda, ma fille qui avait une douzaine d’années m’a dit qu’elle était inquiète, et j’ai décidé de rentrer en France.

Une association dans le Val de Marne a été séduite par mon CV, mais ils avaient peur que je trouve la cité trop dangereuse. J’y suis allée et je n’ai pas trouvé ça si dangereux ! J’avais à faire à des enfants : par rapport à Haïti, et au Guatemala c’était un peu des vacances pour moi !

Après ça j’ai rejoint l’Union Régionale des Foyers de Jeunes Travailleurs d’Île de France. Quand je suis arrivée dans cette association, il y avait une partie de jeunes travailleuses et une partie de jeunes filles de la rue. J’ai trouvé le concept bancal : j’ai demandé à l’Etat de créer un CHRS pour accompagner les femmes en situation de précarité et victimes de violences entre 18 et 25 ans, qui sont statistiquement les plus touchées par ces questions.

L’idée était de créer un lieu de prévention, et de refaire avec ces jeunes femmes le puzzle des violences subies avant et pendant le séjour. Cette expérience a rapidement été pleine d’enseignements : on a fermé le foyer de jeunes travailleuses, et on a fait exclusivement un centre pour les femmes en précarité. On s’est aperçu que c’était le seul en France : aujourd’hui ça s’appelle le FIT, une femme un toit.

Le FIT, ou l’école des guerrières

Il a d’abord fallu entraîner un conseil d’administration, et embaucher des gens déjà formés aux violences faites aux femmes. L’enjeu est de travailler intelligemment pour que la violence dont a été victime la femme qu’on accompagne ne l’enferme pas dans ce statut. Il faut passer par la reconnaissance de son statut qui ouvre des droits, et il faut ensuite rebondir pour passer de victime à guerrière. On leur montre des figures importantes qui sont passées par là, et qui sont devenues des femmes fortes.

On accueille des jeunes filles qui ont décidé de venir et on insiste sur ce point dès le premier jour : elles sont là parce que c’est leur choix. Une jeune femme qui part de chez elle à 18 ans, quitte sa famille ou son conjoint pour se protéger : c’est déjà une guerrière. Leur capacité à rebondir est phénoménale. Partir, c’est leur première décision de jeune fille libre, c’est la première marche de l’empowerement.

On ne dit jamais non à une candidate : qu’elle soit psychotique, voilée de la tête aux pieds, qu’elle soit accro. Si on a une place et une candidate, on prend. Le seul profil type c’est qu’elles ont entre 18 et 25 ans, pas d’enfant avec elle et elles ont été victimes de violences sexistes et sexuelles.

Instaurer « un cadre rond »

Dans ma folie d’empowerment, ce qui est important c’est de donner à ces jeunes femmes des caisses à outils. Par exemple, on fait un atelier de recherche d’emploi hebdomadaire animé par mes collègues éducatrices. Cet atelier vise à leur permettre de recourir aux missions locales par elles-mêmes, on ne fait pas les démarches à leur place.

Ces femmes ont souvent été en échec scolaire et leur capacité à s’auto-dénigrer est phénoménale !  Cet atelier leur permet d’identifier des compétences qu’elles ont mais qu’elles ignorent. Par exemple elles ont rempli des documents administratifs pour leur famille toute leur vie, elles se sont occupées de leur petit frère et sœur…

Au niveau théorique ce n’est pas très différent :  tout le monde dit la même chose ; mais quand on lit le règlement de fonctionnement on s’aperçoit que tout est interdit ! Nous on commence par « Qu’est ce qu’il est possible de faire ? ».  Par exemple, l’alcool est souvent interdit systématiquement. C’est idiot ! Quand on fait des fêtes au FIT il y a toujours du champagne.

Un autre exemple : avant il y avait interdiction de visites. Cette interdiction permet aux travailleurs de travailler plus confortablement, mais notre boulot c’est de faire en sorte de permettre du confort aux gens qu’on accueille.

J’ai impliqué les filles, parce que je ne voyais pas comment faire. Elles ont travaillé dur et ont fini par proposer une charte d’accueil des visiteurs. Il faut que la colocataire soit d’accord, et les visiteurs doivent signer un document qui engage la responsabilité de la personne qui les reçoit.

Je suis une adepte du « cadre rond ». Parfois il faut remettre du cadre : quand une situation semble en sortir, je convoque la fille et je lui donne mon ressenti. On peut parler de prostitution par exemple.  Le débat entre nous est libre, mais je ne vais plus accepter les visites. Et une fois qu’on a fait ce travail, elles peuvent à nouveau recevoir des gens et généralement c’est drôle elles ne reçoivent plus que des copines !

Cette mesure est utile parce que les filles s’en servent pour dire à leur conjoint violent « je suis désolée mais la directrice a dit non ». Elles viennent nous le dire, mais c’est elles qui prennent la décision !

L’empowerement, aussi pour l’équipe

C’est un gros défi pour les professionnels : on est presque dans une structure auto-gérée. Mes collègues font elles-mêmes leurs plannings. Elles se sentent très libres de dire quand elles n’arrivent pas à gérer une situation : si les travailleurs sont dans cette logique d’empowerement, c’est cohérent. Ils ne sont pas dans un protocole, ça laisse beaucoup de place à la liberté.

Hier soir l’équipe a amené les filles au théâtre : je l’ai découvert en me promenant dans un couloir. Pas besoin de signer mille papiers pour initier un projet et développer ce qu’on aime faire !

Cette grande liberté n’est pas adaptée pour tout le monde : il y a des gens qui ont besoin de cadre. Mais par exemple je viens d’embaucher une dame dont le statut est « dame de ménage ». En réalité c’est un génie ! Elle a monté un atelier avec les jeunes femmes pour trouver des recettes avec ce qu’on a à disposition dans notre banque alimentaire.  Elle a vu qu’on faisait un livret d’accueil en français et en anglais, elle s’est dit qu’en arabe ça serait utile : elle l’a traduit ! Elle a initié un gâteau d’anniversaire pour les jeunes femmes qui fêtent leur anniversaire. En quelques mois c’est devenu une institution !  Elle a aussi passé un deal avec une fleuriste qui lui donne gratuitement des fleurs qu’elle ne vendra plus pour fleurir l’accueil. Elle est vraiment l’esprit FIT : on est dans la possibilité de fabriquer des choses qui ne sont pas écrites.

 

Un lieu d’apprentissage de la démocratie rêvée

Il y a beaucoup de structures en France où les gens sont punis et doivent passer deux jours à la rue. C’est une chose qu’on ne fera jamais. Ce sont les éducatrices qui sont les avocates permanentes des jeunes femmes : ça permet aux jeunes femmes de comprendre que les éducatrices sont là pour leur sécurité, et ne pas seulement « les virer ». La seule règle c’est que la violence est prohibée. Quand je suis arrivée il y avait 25% d’exclusion chaque année.

C’est la première chose à laquelle je me suis attelée : comment on sort de cette logique de punition, pour rentrer dans cette logique d’une chambre à soi ou on peut penser, avoir des relations intimes. Ça permet de restaurer le respect d’elles-mêmes : certaines filles ont fait de leur chambre des bijoux mais ça prend du temps ! Il faut qu’elles se sentent chez elles. C’est presque respecter à la lettre la charte des droits et libertés des personnes accueillies.

Oui il y a un cadre, mais il doit évoluer sans cesse en fonction de ce qu’elles nous apprennent. Ce ne sont pas des usagères : elles sont partenaires pour créer un lieu. On veille à ce qu’il y ait des lieux et des moments pour qu’il y ait de l’échange. C’est un vrai lieu d’apprentissage de la démocratie rêvée. Quand elles parlent leur voix compte, et on les écoute.

Nombreuses sont les filles qui reviennent, parfois un à deux ans après et qui nous disent « Vous m’avez sauvé la vie ». Une jeune fille qui a quitté le centre il y a 5 ans m’a appelé pour me dire qu’elle exposait au carrousel du Louvre. Elle m’a dit « vous étiez la seule qui croyiez et vous m’avez sauvé la vie ». Le reste c’est juste mon boulot. Elle est revenue au FIT pour faire un atelier peinture avec les filles pour leur faire découvrir le plaisir de peindre. On va lui redemander de revenir en 2020. Ça c’est ce le genre d’histoire qui me rendent fière.

 

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