La mosaïque de la maison du Sacré Cœur, Journal d’une maison d’accueil d’enfant en période de confinement #2

Episode 2 – Julie Gautier, chef de service

Pendant cette période de confinement inédite, nous avons eu envie de donner la parole aux professionnels qui restent mobilisés chaque jour pour que l’accueil des plus vulnérables se fasse, coûte que coûte.
C’est au tour de Julie Gautier, Chef de Service de la Maison du Sacré Cœur, foyer qui accueille des jeunes de 6 à 17 ans confiés par l’Aide Sociale à l’Enfance, de nous raconter la deuxième semaine de confinement et la façon dont la vie s’organise.

 

Samedi 27 mars
“La première semaine, ça a été le branle-bas de combat, on s’est demandé comment on allait organiser les plannings au plus vite parce que la fermeture des écoles a été soudaine (L’annonce a été faite le jeudi, le vendredi tout fermait). Dès le milieu de cette première semaine de confinement, tout était en place. La deuxième semaine vient de se terminer, ça se stabilise : on a eu peu d’arrêts du côté des éducateurs.

Sur les quatre chefs de service, deux sont en arrêts en ce moment donc j’ai été présente les deux semaines. On ressent plus d’apaisement cette semaine : on sent qu’on a trouvé une routine. Hier j’y étais toute la journée et j’ai trouvé l’ambiance sereine !
Maintenant, on sait que ça va durer. On essaie de mettre en place des choses en fonction des besoins des enfants, des personnes qui sont là, celles qui sont à distance mais qui ont envie d’aider… C’est un peu au jour le jour : on identifie là où il y a des manquements, et ce qu’on peut offrir.

Au niveau des enfants, on sent qu’ils ont compris plus de choses. Au départ ils avaient du mal à ne pas se coller, à ne pas sortir, mais ça y est : ils prennent le rythme même si certains gestes barrière ne sont pas simples à mettre en place. Ils n’ont pas accès à leurs parents, les droits de visites ont été gelés et ils ont besoin d’affection – surtout les plus petits qui ont entre 10 et 12 ans – mais on leur explique, et ils comprennent.
On avait trouvé quelques places pour certains en famille d’accueil mais ils ont préféré rester au foyer. On a une grande cour, ils sont avec leurs copains… Je n’ai pas l’impression qu’il y ait beaucoup de craintes de la part des enfants, on ressent plus le manque des parents même si le foyer est un lieu ressource.

Les éducateurs ont mis en place un rythme ; ils les réveillent tous les matins, leurs font faire les devoirs qu’on reçoit de la part des maîtresses. Et les après-midis sont consacrées aux activités. Il n’y a pas de bagarre, il y a un vrai respect : ils ont compris les enjeux, ils jouent le jeu.
Les éducateurs travaillent par deux ou trois par groupe, et chaque groupe a la « couleur » de ses éducateurs : on en a qui sont beaucoup dans l’action, d’autres qui sont plus dans le cocooning. Le système de 3 jours fonctionne bien, ça permet d’avoir du renouveau pour les équipes : c’est fatigant d’être 24h sur 24 avec eux, on ressent encore plus les carences.

On est un gros foyer, qui réunit beaucoup de monde : certains membres du personnel sont très stressés, craquent parfois. Cette situation véhicule beaucoup d’angoisses, mais si on fait le choix de venir il faut être bien. On a demandé qui était volontaire, pour l’instant on peut le faire. Ceux viennent travailler ont choisi d’être là : et les équipes sont vraiment mobilisées.

Malgré tout, c’est un peu dur parce qu’on n’a pas de masques, on vit en collectivité et on a beaucoup de maîtresses de maison en arrêt… Par exemple, dans la gestion on ne peut pas non plus mettre de cales porte à toutes les portes donc les jeunes touchent les poignées.
On a aussi adapté le planning des équipes : les cuisiniers normalement venaient tous les jours. Mais on s’est dit qu’il fallait que tout le personnel fonctionne en roulement sur le même rythme : il y a un cuisinier par semaine, et le soir les éducateurs ont demandé à cuisiner et à impliquer les enfants, ça permet de les occuper !

La structure comprend aussi huit studios qui accueillent des jeunes majeurs : deux d’entre eux veulent travailler dans la petite enfance, et dès la semaine prochaine on met en place de l’aide aux devoirs. Ça permettra d’avoir des vrais temps scolaires, et c’est une occupation pour les grands qui sont en demande de contact.

Il se passe quand même des choses formidables, on a un peu moins d’enfants, on réfléchit à créer de nouvelles choses.
Ce qui est plus inquiétant c’est l’après : comment va-t-on récupérer les enfants qui sont placés au domicile ? Même si on a envoyé des enfants qui avaient des droits d’hébergement, il n’empêche que leurs familles ne sont pas forcément en capacité d’assurer le suivi des devoirs par exemple, alors que certains enfants sont déjà en retard à l’école. On appréhende de retrouver des enfants dont le retard s’est aggravé.
Ceux qui sont au domicile, on appelle régulièrement les familles pour faire le point, on appelle les plus grands directement. Il y a un lien direct et les enfants savent qu’ils peuvent appeler si besoin. Certains jeunes ont déjà demandé à rentrer après deux semaines en famille. Pour eux le foyer est un lieu ressource : ils sont contents de retrouver les éducateurs, leurs amis…

Il va aussi falloir gérer les semaines à venir : les enfants qui reviennent et seront donc de plus en plus nombreux, à équipe équivalente alors que certains moments sont déjà très durs. Certains viennent en transport, la peur au ventre. Ça rend d’autant plus admirable l’engagement des éducateurs et du personnel tout entier. Le cuisinier par exemple habite à 2h30 mais il vient tous les jours pour préparer les repas, et c’est un vrai engagement ! 

J’ai été éducatrice pendant plus de 15 ans: c’est un métier difficile mais passionnant. En ce moment, encore plus que d’habitude, je suis très fière de travailler auprès des équipes éducatives. Sans les éducateurs, rien ne serait possible. Bravo et merci à tous.”

 

Epsilon Melia adresse un immense merci au dessinateur Pavo pour son dessin offert gracieusement afin d’illustrer ce témoignage. Merci pour sa disponibilité et sa gentillesse !

Vous avez apprécié ce contenu ? Partagez-le !