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« La musique comme langage du cœur » – Entretien avec Muriel ICKOWICZ, animatrice en maison de retraite

Pouvez-vous nous présenter votre métier, et raconter le parcours qui vous y a conduit ?

Je suis animatrice depuis 10 ans à la maison de retraite Saint-Dominique d’Arcachon. Je suis responsable de développer, d’organiser et de conduire des projets visant à l’épanouissement, la socialisation et l’autonomie des personnes vivant dans la résidence.

Mon parcours professionnel reflète mon double intérêt pour le théâtre et l’animation.

Je me suis formée au théâtre dans des conservatoires à Paris pendant 5 années auprès, en autre, de Mademoiselle Danièle AJORET, anciennement pensionnaire de la Comédie Française. J’enseigne le théâtre depuis 22 ans au sein de différentes structures sociales. J’anime des ateliers auprès d’enfants, d’adolescents et d’adultes au sein du CRABB (Centre de Rencontre et d’Animation de Biscarrosse et du Born) depuis 12 ans.

J’utilise le théâtre comme un outil favorisant l’expression des émotions, du corps et de la créativité. Aujourd’hui, le théâtre est, pour moi, un outil de travail à part entière.

En parallèle, dès le lycée, j’ai commencé à travailler dans l’animation auprès d’enfants, dans des centres de loisirs ou au sein de centres sociaux. J’ai aimé organiser et mettre en place des différents accompagnements scolaires ou périscolaires pour veiller à l’épanouissement des enfants, favoriser la participation de chacun tout en veillant au bon fonctionnement du groupe. J’ai continué dans cette voie en validant mon expérience par un diplôme : le BEATEP – Brevet d’État français d’animateur technicien de l’éducation populaire et de la jeunesse en 2000.

Quand je suis engagée à la maison de retraite Saint-Dominique, en 2008, je ne connais pas le public des personnes âgées. Mais j’ai déjà expérimenté et je suis convaincue que le cœur de l’animation est de s’adapter à son public.

Pouvez-vous vous nous raconter comment s’est passé la découverte de votre métier ?

Quelque soit le public rencontré, enfant, adolescent ou personne âgée, les techniques d’animation sont les mêmes : il s’agit d’abord de déterminer les besoins du public pour proposer des animations adaptées, puis de définir une proposition d’atelier ponctuel ou régulier pour répondre à ces besoins, de prévoir les moyens matériels et humains, d’animer les ateliers et enfin d’évaluer les actions menées.

J’ai appris à connaître le public des personnes âgées en maison de retraite : leurs goûts, leurs besoins, leurs envies mais également leurs pathologies. Les résidents ont en moyenne plus de 90 ans et leur entrée à l’EHPAD est souvent liée à l’aggravation de troubles physiques ou cognitifs. On entend souvent qu’avec l’âge, les personnes âgées reviennent en enfance, mais pour avoir travaillé avec ces deux publics, enfants et personnes âgées, je peux affirmer qu’ils sont très différents. Travailler avec des enfants, c’est poser un cadre, canaliser leur élan de vie pour leur apprendre à développer leurs compétences. Avec un public âgé, l’animateur doit stimuler les personnes, mon regard est tourné, non pas vers les difficultés dues aux diminutions physiques et psychiques des résidents, mais vers ce qui reste. Mon attention doit se porter sur leurs envies et trouver un moyen de les réaliser en adaptant les activités à leurs corps souvent fatigué. Vivre en institution contraint souvent à décider pour le résident qui n’est plus autonome : heures de la toilettes, repas, médicaments, L’animateur tend à leur permettre de faire leurs choix dans leur vie sociale et de soutenir leurs envies, leur libre arbitre, leur expérience.

Un jour, je suis venue avec ma guitare dans le lieu commun et nous avons chanté ensemble, très simplement. J’ai été surprise du bonheur et de la joie que la musique avait suscité chez les résidents. Le lendemain, ils m’ont demandé de chanter à nouveau. Progressivement j’ai observé que la musique avait une résonance particulière quel que soit le public: personnes autonomes ; atteintes de troubles cognitifs modérés ou plus avancés, personnes grabataires. Tous étaient « stimulés » et heureux. Les souvenirs et les émotions refaisaient surface. Je constatais le pouvoir de la musique. Puis j’ai visionné le film « Alive Inside – A story of music and Memory » : un documentaire qui montre un homme qui se rend dans des maisons de retraite et fait écouter de la musique au casque à des personnes très altérées, ce qui a pour effet de les réveiller subitement. Ce film a été une vraie prise de conscience : ce que j’avais mis en place de façon intuitive avait en fait des fondements scientifiques. J’ai conforté mon expérience en m’intéressant aux recherches du neuropsychologue Hervé Platel, du CHU de Caen, sur la musique et le cerveau. Contrairement au langage parlé qui utilise des parties précise du cerveau, la musique va toucher des zones éparses ce qui la rend accessible malgré des altérations dues à la maladie. Quand la mémoire s’efface, la musique reste. Hervé Platel décrit la musique comme « une symphonie neuronale pour le cerveau ».

J’ai compris pourquoi la musique est un outil si efficace et j’ai décidé de la mettre au service des personnes âgées. La musique est devenue mon outil privilégié pour communiquer avec un public âgé, favoriser les liens entre les résidents et stimuler leur appétit de vie.

Quelles sont les qualités requises pour pratiquer votre métier ?

L’animateur en maison de retraite est polyvalent, il doit être en forme physiquement, il est autonome, il a une capacité d’écoute, de l’empathie et est profondément humain.

Chacun apporte ce qu’il est : je suis plutôt créative, artistique et j’aime sortir de la routine du quotidien . Ma collègue est organisée, régulière et méthodique. Les deux approches sont complémentaires. Les résidents sont rassurés par une routine mais l’animateur doit aussi être force de proposition, pour pouvoir impulser de l’énergie et du désir.

Au fil de ma pratique, j’ai appris à mieux communiquer avec les personnes ayant des troubles cognitifs sévères. La relation est moins cartésienne, le « pourquoi » devient inutile, le sensoriel est extrêmement présent, le langage du cœur prend le relais. L’animateur devient alors un spécialiste du langage non-verbal.

C’est une pratique que je développe au quotidien et qui offre une possibilité infinie de progresser.

Pouvez-vous nous partager ce dont vous êtes le plus fière ?

En observant, les effets de la musique j’ai décliné différentes actions pour offrir des activités variées et efficaces comme « Clé d’écoute ».

Chaque mois, la chanteuse lyrique, Béatrice Ambroise, nous fait découvrir un compositeur ou des œuvres gravitant autour d’un thème. Les séances sont ponctuées par des informations concises suivies soit d’une interprétation des pièces du répertoire classique, soit de la projection de vidéos soigneusement choisies sur grand écran. Les résidents assistent à un vrai spectacle. Ils sont comme au concert, sans sortir de « chez eux ».

L’impact émotionnel sur les résidents d’œuvres de Mozart, Puccini, Verdi ou Schubert est très fort. La proposition artistique étant rare en EHPAD, elle n’en est que plus précieuse. Les résidents sont très reconnaissants pour l’expérience que Béatrice Ambroise leur permet de vivre. Mme A. disait en sortant d’une « Clef d’écoute » sur Schubert, « En entrant en Maison de Retraite, je pensais que tout cela était terminé pour moi ».

Un autre atelier, plus classique, comme une chorale, peut également apporter de grands moments de partage et de plaisir. Au départ, j’ai proposé des chansons que tout le monde connaissait. Cela a permis aux résidents d’être tout de suite à l’aise et de vivre une expérience positive et développer l’envie de s’exprimer et de profiter ensemble d’un moment en musique. Le répertoire a évolué selon les goûts et l’histoire des résidents et le Rock’n Roll a fait son apparition depuis peu avec les « papy boomers ». J’ai observé que même pour les résidents atteints de la maladie d’Alzheimer, Il est possible d’apprendre des nouvelles chansons.

C’est une grande fierté d’aider le résident à sortir de sa passivité, de participer à sa socialisation, de l’encourager à la communication, d’inciter la joie et le plaisir pour leur redonner un souffle de vie.

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