Carlo Zinelli, peintre et schizophrène

Chez Epsilon Melia, depuis 2020, nous mettons l’art brut à l’honneur avec les couvertures de nos catalogues. Vous pouvez dès à présent consulter l’édition 2023, illustrée par Éric Benetto. Mais c’est un autre artiste que nous souhaitions vous faire découvrir aujourd’hui : Carlo Zinelli, dit Carlo, est l’auteur de 2 000 peintures d’une qualité inédite. Des traumatismes de guerre du jeune Carlo à son œuvre époustouflante à la limite de l’avant-garde, plongez dans la vie de cette grande figure de l’art brut.

Une vie marquée par la guerre et les troubles psychiques

Carlo Zinelli naît en 1916 près de Vérone, en Italie. Il perd sa mère à l’âge de 2 ans et son père, menuisier, l’envoie travailler dans une ferme sept ans plus tard. En 1934, il retourne à Vérone où il travaille à l’abattoir municipal. Appelé pour son service militaire, il est ensuite enrôlé dans un bataillon de chasseurs alpins et part en 1939 pour la guerre d’Espagne. Il en revient traumatisé, passe deux ans en convalescence puis est réformé en 1941.

C’est à cette époque qu’il a ses premières crises psychiques. Il est définitivement interné en 1947 pour troubles schizophréniques aigus.

Art brut et psychiatrie : un artiste à l’hôpital psychiatrique

À l’hôpital San Giacomo de Vérone, les surveillants s’interrogent. À partir de 1955, ils remarquent que Carlo gravent sur les murs et sur le sol d’étranges graffitis. Il peine à communiquer par le langage mais dessine sans arrêt. Deux ans plus tard, un atelier d’expression graphique ouvre à San Giacomo. Le sculpteur écossais Michael Noble met à disposition des patients du matériel très diversifié – pinceaux, fusain, gouache… – sans leur imposer de consigne. Bien entendu, Carlo y participe assidûment.

Il se met à peindre près de huit heures par jour ! Son travail fascine les soignants. D’une part, parce que l’art apaise Carlo. Ses crises de violence diminuent et il lui devient possible de sortir de l’hôpital. Il va peindre dans la villa de Noble et visiter, avec le jeune psychiatre Vittorino Andreoli, des expositions d’art moderne. Les tableaux de Carlo sont exposés dès 1957 dans plusieurs galeries italiennes. Dans les années 1960, Andreoli devient un véritable ambassadeur de son œuvre qu’il fait découvrir à Jean Dubuffet, grand mécène de l’Art Brut.

Qu’est-ce que l’art brut ? Le concept d’art brut apparaît au XXe siècle. Le peintre Jean Dubuffet s’intéresse aux productions d’adultes psychotiques sans formation artistique. Il visite plusieurs hôpitaux psychiatriques et constitue une collection de peintures, dessins, sculptures… Ce qui intéresse Dubuffet, c’est que les artistes qu’il rencontre ne créent pas à partir « des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode », mais à partir de leur personnalité, de leur expérience, « de [leurs] propres impulsions ».
Jean Dubuffet, L’art brut préféré aux arts culturels, 1949.

Une œuvre tirée « de son propre fond » (Jean Dubuffet)

Vous reconnaîtrez les œuvres de Carlo à ses motifs récurrents : hommes et animaux de profils, percés de trous ou d’étoiles, couchés sur un fond uni. Allusions sexuelles et références religieuses s’entremêlent dans la composition. Les spécialistes de la peinture rapprochent ses travaux des dessins rupestres de la Préhistoire ou des motifs chamaniques ; les psychiatres, quant à eux, identifient certains éléments comme caractéristiques de la schizophrénie. Il est vrai que les peintures de Carlo semblent contenir un langage graphique que l’on a envie de déchiffrer. D’ailleurs, ses œuvres tardives intègrent du texte, ou plutôt des inscriptions semblables à des onomatopées ou à des cris. Pour la critique d’art Jill Gasparina, ces dessins rapprochent Carlo des futuristes italiens ou de la poésie concrète contemporaine.

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Carlo, sans titre, 1961, gouache sur papier, 50 x 70 cm, © crédit photographique Collection de l’Art Brut, Lausanne

Il est tentant de situer Carlo Zinelli dans un paysage artistique, mais si nous aimons son travail, c’est parce que nous le trouvons puissant et unique ! C’est toute une expérience de la vie et des troubles psychiques qui est projetée sur la feuille. Le spectateur est bouleversé par l’élan créateur de cet homme.

En 2019, la rétrospective « Carlo Zinelli, recto verso » de la Collection de l’Art Brut de Lausanne donne à voir son travail de manière chronologique. On y découvre une œuvre personnelle, composée de tendances et de périodes – comme celle des collages de paquets de cigarettes et de chewing gum autour de 1962. Le nom de l’exposition tire son nom d’une pratique de Zinelli : il dessine toujours des deux côtés de la feuille, saturant l’espace de mots et de dessins.

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Carlo, sans titre, n.d, gouache sur papier, 35 x 50 cm, © crédit photographique Collection de l’Art Brut, Lausanne
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Carlo, sans titre, 1962, peinture et collage, 35 x 50 cm, © crédit photographique Collection de l’Art Brut, Lausanne

Carlo Zinelli meurt en 1974 d’une pneumonie. Il aura consacré (presque) toute sa vie à l’art.

L’équipe du Média vous invite à découvrir la sublime production de Carlo. Passée l’étape de la recherche sur internet, n’hésitez pas à vous rendre au Centre Pompidou (Paris) et au LaM (musée d’art moderne et contemporain à Villeneuve-d’Ascq), où ses dessins sont exposés. Nul doute que ces visites vous procureront une grande émotion !

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