L’analyse de pratique en période de confinement : plus nécessaire que jamais !

Les professionnels du social et médico-social sont à pied d’œuvre pour que se poursuivent l’accueil, l’accompagnement et les soins des personnes vulnérables pendant cette période de confinement inédite. Plus que jamais l’espace de parole que représente l’analyse des pratiques est nécessaire pour créer du lien, parfois le recréer et mettre des mots sur l’angoisse. 

L’équipe de l’organisme de formation Epsilon Melia a souhaité adapter ses méthodes d’intervention pour soutenir les professionnels dans cette période si singulière : rencontre avec Éric Waroquet, directeur pédagogique après ses premiers groupes réalisés en visioconférence.

 

Comment avez-vous perçu l’impact des mesures de confinement dans le quotidien des structures auprès de qui vous intervenez ?

Les quinze premiers jours du confinement, la coupure a été radicale : les équipes ont dû amortir le choc, nous étions tous dans « le faire », dans l’organisation.  Il n’y avait plus de place pour pouvoir partager.

Cette troisième semaine qui vient de s’écouler marque l’entrée dans une nouvelle phase. Maintenant qu’une organisation a été trouvée, qu’un certain rythme s’est imposé, de nouvelles difficultés émergent. On peut davantage donner place à ses sentiments, ses ressentis : la colère, la lassitude, la peur, l’anxiété et l’angoisse. Et surtout, exprimer ses inquiétudes par rapport à la maladie qui se fait plus pesante.

Les rapports au sein des équipes sont en train d’évoluer eux aussi. Il y a ceux qui sont toujours sur le terrain auprès des publics. On peut penser que ça renforce les liens du fait que l’on traverse et surmonte une épreuve ensemble.

Il y a ceux qui ont été contraints d’être en télétravail, qui doivent imaginer de nouvelles modalités d’intervention. Ce que l’on peut constater à travers les témoignages de cadres, c’est qu’ils arrivent à maintenir le lien avec leur équipe grâce à la visioconférence ou/et d’appels téléphoniques réguliers, de groupes WhatsApp, ou la mise en place d’une newsletter destinée à l’ensemble des membres de l’équipe. Ils sont vigilants à ce que les liens professionnels comme interpersonnels ne se délitent pas, préparant au mieux le retour à la normal.

Et il y a les autres, ceux qui ont été arrêté pour faute d’activité ou pour des raisons plus personnelles, comme garder son ou ses enfants, voir pour des raisons de santé. Le risque pour eux est la rupture de leurs liens avec leurs collègues et peut-être peut naître un  décalage dans le vécu de cet événement. Ainsi une responsable d’un établissement  petite enfance, exprimait sa frustration du fait d’être contrainte de rester chez elle : « on aurait pu faire appel à mes compétences si on m’avait demandé mon avis », alors que d’autres ont la sensation à l’inverse d’avoir été réquisitionnés.

La question du maintien du lien est un des sujets majeurs traités ces derniers jours dans les groupes : comment faire lien en tant que cadre ? C’est crucial pour traverser cette période mais je m’interroge aussi sur le retour : si on n’a pas traversé cette épreuve ensemble, comme on se retrouve ? L’analyse de pratique peut jouer un rôle parce qu’elle offre de la continuité.

Bien sûr il ne s’agit pas d’imposer de l’analyse de pratique, mais ça peut être intéressant d’aller chercher les gens, d’être attentif.  Souvent, les gens qui demandent de l’aide sont encore en bonne santé « j’ai besoin de parler ce par quoi je suis traversé », d’autres n’ont pas la capacité de s’exprimer : il faut être attentif à ce que vivent les uns les autres.

 

Comment se déroule un groupe d’analyse de pratique en période de confinement ?

Ce qui est nouveau dans cette situation, c’est le recours à un outil : la visioconférence. Ça a suscité un certaine nombre de craintes, évidemment, tant pour l’animateur de groupe que les participants : liées à l’outil.  Pour les surmonter, j’ai proposé, en amont de la séance des RDV avec certains pour éprouver la technique !

Ce n’est pas la même chose que d’être en face à face avec un groupe que l’on connaît déjà où un groupe que l’on va rencontrer pour la première fois à travers l’outil de la visioconférence : le défi sera de réussir à faire alliance en vidéo. 

Ce qui est intéressant c’est que nous les animateurs, nous y voyons des avantages. J’ai remarqué dès la première séance que ça permet de mieux s’écouter ! En visioconférence, impossible de se couper la parole : cela devient inaudible. Ça donne une aération à la parole.

En tant que praticien, j’ai découvert l’importance donnée par le cadre au visage. Habituellement, on est très sensible au langage du corps : sur ce format, il y a un travail fin sur le visage. On peut comprendre à l’expression du visage si la personne opine, si elle a envie de réagir… Ça m’a fait penser aux photos qui sont apparues sur les réseaux sociaux de soignants avec des masques : c’est intéressant de voir comment le fait de cacher peut dévoiler le visage :  j’ai été impressionné de voir ces yeux rieurs.

 

Les séances sont-elles différentes de celles que vous avez l’habitude d’animer ?

Ce qui m’a touché était de voir à quel point les professionnels étaient heureux de se retrouver.

Le dernier groupe que j’ai animé réunissait des cadres responsables de structures qui ne travaillent pas ensemble au quotidien. Voir leur joie de se retrouver était touchant, et ils ont pu mettre en mots à quel point ça leur faisait du bien. En creux, j’ai pu y lire la solitude : ils sont seuls à gérer leur établissement au quotidien et à faire face à de nombreuses responsabilité et à devoir prendre de nombreuses décisions.

Lors des groupes que j’ai animés, les professionnels ont pu exprimer leurs ressentis, leurs émotions, leur anxiété, leur peur ainsi que les mouvements de solidarité et de fierté du travail accompli. L’intérêt d’un groupe de l’analyse de pratique est de pouvoir s’exprimer avec authenticité auprès de ses pairs en suspendant tous les jugements de valeur.

Un des thèmes abordés que l’on retrouve plus particulièrement auprès des travailleurs sociaux de terrain est une certaine frustration de ne pouvoir mener à bien leurs missions.  Par exemple, je pense à ces professionnels qui accompagnent des Roms et des réfugiés politiques dans leur réinsertion : vu le contexte, bien évidemment, ils ne peuvent mener à bien les projets initiés. Pourtant, quand on les écoute attentivement, on constat qu’ils font un boulot considérable : ils leur trouvent à manger, ils leur rendent visite régulièrement mais ils ne réalisent pas à quel point ce qu’ils font est essentiel.  Le rôle de l’animateur est de leur fait miroir pour qu’ils réalisent ce qu’ils accomplissent. On les invite à la bienveillance à l’égard d’eux-mêmes, à prendre soin d’eux.

 

Comment l’analyse de pratique peut-elle aider les structures à traverser cette période ?

Avec la progression du virus, on se sent en danger. On a pris peu à peu la mesure de ce qui nous arrive, et avons réalisé que nos modes de vie vont être profondément bouleversés : il va falloir apprendre à vivre avec cette nouvelle donne et apprendre à tisser du lien autrement. 

Un des dangers de la peur est de se replier sur soi. Le vivant, quand il y a une pression trop importante peut avoir tendance à se rétracter sur lui-même alors que paradoxalement ce n’est pas l’attitude la plus appropriée pour y faire face : mieux vaut porter le poids de la situation ensemble. Plus que jamais le collectif et le partage sont une nécessité.

La difficulté – des grosses organisations notamment – est de gérer cette angoisse diffuse à tous les niveaux hiérarchiques. Chaque responsable doit pouvoir rassurer ses subordonnés, de la direction générale, aux coordos, via les directeurs de pôle et les chefs de service..

Si « au plus haut » l’angoisse n’est pas reconnue et travaillée, il y a risque de contamination sur l’ensemble du système.

Un des enjeu ici de l’analyse de pratique est d’exprimer sa peur : c’est le premier pas pour la mettre à distance. Mon travail consiste à dire « il n’y rien de plus légitime que d’avoir peur en ce moment ».

Comme l’exprime une collègue animatrice de GAP, une partie des séances prend la forme de groupes de parole, en effet actuellement les séances commencent toujours par la mise en mot des peurs, de l’anxiété, voir de l’angoisse des participants.

Ainsi lors d’une séance, une professionnelle évoque en pleurant la situation d’une collègue avec qui elle travaille au quotidien et dont le papa est malade et en réanimation. On peut penser que si nous nous étions pas réuni, elle n’aurait pas trouver un lieu d’écoute pour laisser libre cour à ses émotions. 

Là est le danger, qu’une intense émotion qui ne peut pas trouver à s’exprimer, s’abréagir se cristallise et vienne embolir l’élan de vie. On a beau se raisonner, quand on est triste,  on est triste ; quand on est en colère, on est en colère. Il faut pouvoir vivre pleinement sa colère et sa tristesse. C’est l’un des enjeux fondamentaux de ce que nous sommes en train de vivre : on peut penser qu’un certain nombre d’individus vont être dans l’impossibilité d’exprimer les affects intenses que leur impose la situation et que dans un après coup, ils développent de l’anxiété de l’angoisse, voire des états dépressifs.

Le groupe d’analyse de pratique est parmi beaucoup d’autre choses, un lieu où s’exprime aussi ses émotions, or comme elles sont particulièrement intenses c’est un enjeu capital de pouvoir relier des affects à des représentations.

 

Pensez- vous que cet épisode peut générer du positif ? 

Ce serait intéressant de relire les articles de la presse parus il y a 3 semaines, et de réécouter certaines émissions radiophoniques. Ne nous exhortaient-ils pas à mettre à profit cette période ? N’était-ce pas l’occasion de lire les grands classiques ou d’apprendre une langue étrangère ? Nous pouvions entendre ces propositions comme une sorte d’invitation à positiver. J’avais ça en tête.  Pour conclure mes séances ne devais-je pas demander aux participants ce que cette situation leur ouvrait comme champ des possibles ? Or, j’ai dû faire vite fait marche arrière, ça ne sonnait pas juste, j’ai réalisé que ce n’était pas le bon moment. Les participants avaient de  vives émotions, il me fallait être patient et leur laissaient le temps de les vivre, condition nécessaire pour qu’elles s’en trouvent transformées – et aussi étonnant que cela puisse paraître permette qu’adviennent  pour chacun d’eux de nouvelles ressources.

À l’occasion d’une interview Boris Cyrulnik nous donne des conseils pour bien vivre le confinement et se préparer au mieux à reprendre le cours normal de nos vies. Il nous propose trois mots magiques : « Action, Affection et Réflexion ». Ces conseils il nous les donne à titre individuel. Pour l’Action, il nous dit qu’il est nécessaire de s’imposer une heure d’activité par jour. Concernant l’Affection, il nous invite à dire aux proches que l’on aime et que l’on ne peut voir qu’ils nous manquent. Et enfin, par Réflexion il entend la lecture, l’écriture et la médiation…

Parce que je prends au sérieux ce que propose Boris Cyrulnik, pour qui j’ai beaucoup de respect, je pense que ces conseils sont extrêmement utiles, et qu’ils valent pour le collectif.

Oui, dans un collectif, il faut au maximum que chacun des membres puisse agir, à sa mesure, dans cette situations particulière que nous vivons, où nous pouvons avoir le sentiment que tout nous échappe, que l’on ne peut rien maitriser ! Il y a danger de se sentir hors jeu. Ça c’est pour l’Action.

Oui dans un collectif il y est important que l’on se fasse signe, que l’on se préoccupe des uns et des autres ! Gare à l’après-coup, à ceux qui auront manqué de signes de reconnaissance. Ça c’est pour l’Affection.

Oui dans un collectif il est essentiel que tous, collectivement, puissions penser, ensemble, à ce qui nous arrive ! L’interlocution est la condition même que du dialogue émerge un récit, c’est la condition pour qu’il y ait acte de lecture, et de méditation. C’est la condition même de la Réflexion.

Or, voyez-vous, il me semble que dans le champ dit social, ses acteurs constituent disons une communauté qui repose sur cette croyance, dont on peut dire qu’elle a une certaine efficace, que mieux que “tout le monde”, c’est le chaque un qui compte, et pour les uns et le autres, et que si un est vulnérable pour l’action, l’affection et/ou la réflexion du tous et de chacun, de par la courte échelle, il trouvera à agir, à aimer et à réfléchir.

Un groupe de l’analyse des pratiques n’a pour vocation que soutenir cette utopie. Que de tous chaque un advienne.

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