L’animateur de groupe : entre le ressentiment et la plainte

« Il se trouve que je me suis tenu un jour dans un lit d’hôpital, au dernier degré du désespoir.
Quand soudain, la lecture de Pretium doloris de Cynthia Fleury orchestra ma rémission,
m’intima de me relever. La philosophe annonçait que l’accident offre l’occasion de se
pencher sur soi, de recomposer l’espace, de réinventer la vie. Mais on aurait grand tort de
réduire Pretium doloris à un guide de survie. Car la douleur, nous dit l’auteur, n’est pas
l’apanage des blessés de la vie. Il n’y a pas besoin d’un accident physique pour comprendre
que la vie nous couvre de ses bleus. Il y a besoin de Cynthia Fleury pour savoir quoi tirer de
la difficulté d’être. »
Sylvain Tesson,
Préface de Pretium doloris – L’accident comme souci de soi,
Poche, mai 2015.

Nous, animateurs de GAPP chez Epsilon, sommes régulièrement interpellés par la question de la plainte. L’importance accordée à cette plainte par les professionnels qui composent les groupes que nous rencontrons nous conduit à explorer, par les techniques, les pensées, les expérimentations, les échanges, le sens de cette plainte et son utilité.
En cheminant dans cette aventure professionnelle, j’ai croisé Cynthia Fleury, dont la parole m’accompagne dans mes réflexions depuis son premier livre, La fin du courage, paru en 2011. Entretemps, j’ai croisé d’autres penseurs du lien qui ont également alimenté mes réflexions. Mais je reviens à elle car elle m’est réapparue au détour d’une interview de Sylvain Tesson. Que vient faire là ce contemplateur/voyageur/marcheur, me direz-vous ? Eh bien ce fameux arpenteur, lors de cette interview, a expliqué l’effet qu’a produit sur lui la lecture d’un livre de Cynthia Fleury alors qu’il était cloué sur un lit d’hôpital après une chute qui a failli le priver définitivement de la marche. Ce livre c’est Pretium Doloris, et cette lecture l’a accompagné durant toute sa convalescence, un livre sans aucun doute source de changement, Sylvain Tesson nous dit que oui ! Suite à la lecture de cette interview, je me suis replongé dans les écrits de Cynthia Fleury qui a eu l’élégance d’écrire un nouveau livre dans cette même période, Ci-gît l’amer.

Ce livre, je m’y plonge, je m’y vautre…comme l’écriture est simple, la pensée, complexe. Elle écrit sur moi, sur eux, sur nous. Ressentiment, c’est l’exact sujet du livre. Le ressentiment qui nous traverse tous et qui parfois s’ancre chez certains d’entre nous pour construire des passions tristes. Elle écrit sur ceux qui transforment sans s’en rendre compte leur idéal en insatisfaction permanente : il y a colère, d’une part à ne pas réaliser l’idéal et que l’écart entre l’idéal et le réel soit insupportable et, d’autre part, colère envers les autres désignés responsables de cet échec personnel. Ce qui pourrait se résumer ainsi : « Si mes idéaux ne se réalisent pas, c’est que les autres m’en empêchent ». 

Cynthia Fleury associe le ressentiment et la plainte ; pour elle, la plainte serait passagère et exprimée, le ressentiment, lui, serait plus profond, sourd, permanent et secret, tapi dans les bas-fonds de notre âme. Elle définit le ressentiment comme « l’expérience et la rumination d’une certaine réaction affective dirigée contre un autre qui donnent à ce sentiment [la possibilité] de gagner en profondeur et de pénétrer peu à peu au cœur même de la personne, tout en abandonnant le terrain de l’expression et de l’activité » [1]

Dans les GAPP que nous animons, la plainte est exprimée par les professionnels que nous rencontrons, que je nomme les «plaignants»; une fois la plainte formulée, son effet retentit comme une série de portes qui claquent lors de nos échanges ultérieurs, aucune piste de réflexion n’est possible. Avec la plainte comme avec le ressentiment, les issues aux problématiques posées se ferment, tout est réuni pour mettre l’animateur en posture d’empêcheur, dans une situation d’impuissance. L’erreur à cet instant serait de penser qu’il y a intentionnalité ; or, le professionnel qui expose est lui-même pris dans un processus d’échec qui lui laisse penser que tout a déjà été tenté pour sortir de l’impasse de la situation. Pour Cynthia Fleury, ce que nous nommons plainte est de l’ordre du ressentiment comme une graduation nouvelle qui nous permet davantage de subtilités et, pourquoi pas, de retenir des portes qui claquent. 

La demande des groupes de GAPP envers l’animateur ne serait-elle donc pas juste une écoute de la plainte ou du ressentiment sans chercher à les résoudre, juste les interroger pour les partager, leur donner corps, et que ce corps soit digne d’écoute par un autre ? Écouter, être là pour entendre, sans discuter de la légitimité de cette plainte, car toute plainte ou ressentiment a une base réelle et justifiée qu’il ne faut pas nier au risque de perdre le lien avec le professionnel qui pourra se sentir incompris (encore une fois) et de renforcer son sentiment de solitude. Sachons accueillir les colères, les sentiments d’injustice pour ensuite travailler avec. Accueillir ne veut pas dire être validé, ni même partagé, ni même en faire le thème du GAPP, accueillir veut dire rejoindre celui qui expose et avec lui affiner, explorer, circonscrire le point de départ de son ressenti professionnel. L’animateur n’est pas le juge du ressenti, son travail consiste à le comprendre sans l’interpréter. 

Le plaignant a toujours de bonnes raisons de se plaindre. « […] Il existe bien sûr les conditions structurelles qui produisent du ressentiment » [2], ce peut être un fait initial dont un groupe souhaite parler. A nous, animateurs, de lire cette plainte, la décaler, la reconnaitre comme légitime en tentant toujours de replacer le professionnel dans sa capacité à en faire quelque chose. Le constat peut être partagé mais le projet est bien de permettre au plaignant, avec le groupe, de sortir de ce ressentiment qui le ronge, ronge sa pensée et ses ressources. L’animateur rejoint mais propose avec le groupe, dans le groupe, des lectures différentes, d’autres angles pour que le plaignant arpente un chemin différent de résolution de ce problème. 

Une fois la plainte énoncée, qu’est-ce que j’en fais ? Nous avons tous des exemples de professionnels qui arrivent en GAPP avec l’énoncé d’une plainte et en repartent avec des pistes de réflexion, voire une ou deux possibilités d’action, comme une victoire sur le ressentiment. Comme l’écrit Cynthia Fleury, « plus le ressentiment gagne en profondeur, plus la personne est impactée dans son sein, en son cœur, moins sa capacité d’agir se maintient et plus la créativité de son expression s’affaiblit » [3]. Et comme on peut souvent l’observer, rares sont les professionnels qui ne souhaitent pas en sortir. En revanche, il n’y a que celui qui se plaint qui peut à court ou moyen terme exprimer de la relativité sur sa plainte, l’animateur ne peut se moquer ou minimiser les raisons objectives pour la personne qui présente une situation. Il y a peu de chance que s’il ne se sente pas rejoint ou a minima compris, il fasse le pas de côté nécessaire pour produire un nouveau regard. Nous veillons à maintenir ou à repérer encore un désir d’agir pour le professionnel, nous veillons à ce que le groupe soit aussi soutien de cet accompagnement. « Il est du devoir de chacun d’élaborer les conditions de possibilité d’une responsabilité d’agir dans le monde, sans que celui-ci soit nécessairement exceptionnel. Là n’est pas l’enjeu. A l’inverse, l’enjeu est dans le régulier éducationnel, laborieux mais seul opérant, ne pas lâcher sur l’agrandissement du cerveau sur la démultiplication des expériences esthétiques, existentielles, qui permettent à l’esprit de « grandir ». Soigner et éduquer, de nouveau, tâches revendiquées comme essentielles dans l’acte de gouverner. » [4] 

Quelle mission ! Tout écart entre la valeur et le réel alimente l’homme du ressentiment. A nous, animateurs de GAPP, d’ouvrir un espace de travail entre la valeur accordée aux actes et le réel, pour faire reculer le ressentiment comme illusion d’authenticité.
« L’homme du ressentiment le vit comme une juste colère, indissociable d’une indignation, la simple traduction d’un mal être dont il est la victime. Pour certains celui-ci s’apparente à l’authenticité »[5]. Cette illusion d’authenticité est pour certains une identité qu’ils affichent dès la première rencontre : « Je n’ai pas ma langue dans ma poche, moi, je dis tout haut ce que je pense »[6]. L’animateur commence à être vigilant afin de poser le cadre d’intervention. Les institutions où nous intervenons défendent des valeurs, ont une histoire forte basée sur des principes, une éthique ; or, sur le terrain, tout ce qui est prôné par l’institution ne correspond pas forcément au vécu des professionnels et cela peut créer chez certains un ressentiment, un écart entre les valeurs portées par l’institution et les actes institutionnels observés au quotidien.

Nous, animateurs, sommes très souvent traversés par un sentiment d’impuissance face à des discours résistant à toute approche de nouvelles expériences existentielles. Comme le dit Cynthia Fleury, « Il [celui qui est dans la plainte initiale] refuse de défocaliser, de renoncer à l’idée de réparation, sachant que la réparation est illusoire car elle ne sera jamais à la hauteur de l’injustice ressentie. Il faut clore et le sujet ne veut pas clore »[7]. La posture et l’engagement de l’animateur seront les ingrédients nécessaires mais pas suffisants pour que des possibles adviennent. Pour Cynthia Fleury, le ressentiment est une construction destructive qui en arrive à créer une identité fixe se référant au point initial de l’injustice vécue ou ressentie. Ce point initial a une « objectivité douteuse et une subjectivité certaine » et nous travaillons avec ces deux aspects. Ma vérité d’animateur est ici à proscrire, elle ne sert à rien et vient polluer le travail en cours. L’important est de rejoindre l’autre dans ce qu’il raconte et tenter de circonscrire cet apparent paradoxe, l’objectivité douteuse et la subjectivité certaine. Dans notre lecture du récit du professionnel, nous reformulons les aspects objectivables, par exemple : « Donc cet adolescent est agressif ; quelle est la dernière fois où l’agressivité s’est manifestée et pouvez-vous me décrire ce qui s’est passé ? ». Le récit est replacé dans un ici et maintenant avec des faits sur lesquels s’appuyer. Le subjectif s’exprime aussi, il permet de comprendre les croyances, les principes, les valeurs, les idéaux, les attentes du professionnel. « Pour vous, c’est important la politesse ? Et du coup, c’est difficile à supporter quand il ne vous dit pas bonjour ? » Nous travaillons à rendre l’objectivable certain et le subjectif douteux, mais en acceptant au préalable que nous ne pouvons que tendre vers… l’inatteignable (la partie est perdue d’avance, pourquoi la jouer ?), ou une réparation (là, ça vaut peut-être le coup de la jouer, cette partie).

Pour Cynthia Fleury, la grande difficulté, c’est quand le ressentiment fait identité ou quand il prend la valeur d’un fétiche. « Si le sujet a tant de difficultés à se dessaisir de la plainte, c’est parce que celle-ci fonctionne comme un « fétiche », elle lui procure le même plaisir, elle fait écran, elle permet de supporter la réalité, de la médire, de la dé-réaliser. Le seul réel vivable devient la plainte, par le plaisir qu’elle procure, et le ressentiment-fétiche comme une obsession. Le ressentiment ne sert pas uniquement à maintenir la mémoire de ce qui a été ressenti comme une blessure, il permet la jouissance de cette mémoire comme de maintenir vivace l’idée d’un châtiment »[8]. Elle nous offre aussi deux pages plus loin un élément pour se sortir de cette grotte (image platonicienne), nous disant que « Savoir admirer, savoir reconnaître la valeur des autres est à l’inverse un vrai antidote au ressentiment »[9]. Dans un groupe, l’être du ressentiment n’est pas toujours celui qui expose les situations, il peut être celui qui accompagne des collègues, des pairs à le faire et, par cet engagement, lime et allège ce ressentiment ; ainsi, place est faite à l’altruisme, aux sentiments d’appartenance, aux valeurs communes qui rassemblent plus les individualités qu’ils ne les séparent.

Mais revenons à notre plaignant qui expose, à cet être du ressentiment, qui expérimente en direct et en public le prix à payer pour être au monde, le pretium doloris, être avec les autres, être en relation, payer le prix de la distinction, de l’exception. Pour sortir de la plainte, pour aborder une perspective de changement, il y a un prix à payer, une « douloureuse ». Comme le dit Nietzsche, cité par Cynthia Fleury, « […] nous savons que la disparition d’une illusion ne crée pas tout de suite une vérité mais un nouveau fragment d’ignorance, un élargissement de notre désert »[10]. Notre cerveau aime les illusions. Sa première action est de nous donner raison, son interprétation va en premier dans notre sens : « […] le sujet est le premier à interpréter tout ce qui est dit, par lui ou par son analyste, pour d’abord se conforter dans son état. »[11] Il est rare que nous pensions contre nous-mêmes au premier abord. Les exposants ont donc construit une croyance qui leur permet de tenir debout et de donner du sens à leur action. Quand ils exposent, ils viennent nous raconter leur vérité de la situation. L’animateur ne peut avoir comme seul objectif la disparition de la plainte, il veille à ce qu’elle puisse être remplacée par une nouvelle expérience esthétique ou existentielle afin de ne pas laisser l’exposant avec un vide, une absence de sens pour la relation qu’il tisse avec un autre. Il faut une contrepartie. Nous veillons avec le groupe à proposer des relectures, des pistes d’action qui correspondent à ce professionnel-là et dont il puisse se saisir, lui dans le groupe ; nous sommes à son service pour lui proposer une alternative à sa lecture singulière et subjective des évènements. Nous créons une œuvre nouvelle lors de chaque rencontre avec un groupe et, surtout, à chaque fois, « l’art est de produire une parole qui va restituer cette confiance sans pour autant orienter le sujet, et qui invite le sujet à traverser son silence, à comprendre qu’il y a à l’intérieur de celui-ci les ressources pour penser, pour affiner ce que l’on croit savoir et qu’on ne sait pas ».[12]

Chaque groupe est comme une feuille vierge sur laquelle nous allons tracer et, à la fin, nous pourrons peut-être constater qu’il y a effectivement quelque chose qui ressemble à une œuvre. Cynthia Fleury insiste sur cette piste qui libère du ressentiment : l’étonnement, la capacité à se laisser étonner. « […] L’admiration augmente notre capacité d’attention, voire d’aimer, mais le psychisme qui reçoit cette excitation est lui-même producteur d’une admiration […] l’admiration, couplée à la générosité et à l’humilité dans sa version la plus cartésienne possible, n’est pas un fanatisme mais un sentiment raisonnable : apprendre à regarder le monde ou un autre, les admirer au sens où l’on saisit aussi chez eux la singularité qui permet d’augmenter son apprentissage général, renvoie à cette aptitude bien connue de la philosophie : la capacité d’étonnement (admiration) ou de questionnement délivre de toute tentation de dénigrement. Admirer c’est provoquer l’éveil en soi, ouvrir la capacité cognitive, permettre la mobilité de l’esprit et du corps, permettre donc d’agir »[13].
Le premier admirateur, c’est l’animateur du groupe ; sans une profonde et sincère curiosité de rencontrer la différence, sans une admiration profonde pour les professionnels que nous côtoyons, il ne peut y avoir en retour, de leur part, une possibilité d’admirer. Par manque d’intérêt ou d’admiration, nous risquons de passer totalement à côté du groupe d’analyse des pratiques professionnelles.

La lecture de cet ouvrage m’a permis de prendre du recul face à mes colères et mes frustrations au regard de ce monde que je trouve si chaotique et injuste. Elle m’a permis de prendre conscience du fait que j’avais en moi de la colère et qu’elle accentuait mon sentiment d’impuissance, alors que j’avais pu avoir précédemment l’illusion que cette colère était salvatrice et bénéfique à mon équilibre entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. Jean Giono, dans sa Lettre à un paysan[14], nous invite (même si nous ne sommes pas paysans de métier) à nous occuper de ce qui se trouve à notre juste mesure, loin d’un idéal de justice et d’égalité qui ne peut s’atteindre dans aucune forme de société humaine. Étonnement, mais peut-être aussi renoncement, donc : là pourrait commencer l’éloignement de mon ressentiment envahissant, la reprise d’un certain pouvoir sur mes désirs et frustrations. Ce livre m’a permis de me recentrer sur ce que je pouvais changer ou faire évoluer dans les contextes qui comptent pour moi ; sans tentation de pouvoir ou de domination. J’ai la conviction que la personnalité de l’animateur joue un rôle fondamental pour l’animation d’un GAPP. En effet, nos croyances, convictions et idéaux nous accompagnent, nous portent, mais nous n’avons pas à les imposer aux groupes que nous rencontrons. Ils sont bien légitimes à n’en avoir que faire ! Comme on dit, ce n’est pas leur problème ; mais si nous avons pu balayer devant la porte de nos certitudes et faire un bon ménage, alors peut-être, une fois la place nette, nous serons disponibles pour entendre les croyances et ressentiments des membres du groupe, leurs propres désirs.

J’ai surtout découvert que mon propre ressentiment devait être réfléchi, mis à distance, interrogé au regard de ma pratique d’animateur.

Alors, lorsque nous animons des GAPP, osons nous éloigner de nos ressentiments et de nos plaintes pour éviter, en miroir, de « nous plaindre parce qu’ils se plaignent ». 

Ce livre permet avec bonheur de se poser la question d’où nous nous en sommes de nos plaintes et de nos ressentiments, de nos colères, révoltes et idéaux, de nos trouvailles, pour en user à des fins de construction et d’élaboration bénéfiques. Comment ce qui fait identité peut-il se retourner en ennemi dans l’accompagnement des équipes ? Comment l’animateur peut-il éviter l’écueil de penser que « ce groupe ne pense pas, ne fait rien ». Souvent, nous ne voyons pas le chemin de sortie d’une situation, convaincus que nous sommes que « ce professionnel est dans le déni ». Bien commode pour faire porter la responsabilité du sentiment d’échec sur les épaules d’un autre. Et biaiser pour ne pas entendre ce qui nous dérange.

Le cadre professionnel offre une solide médiatisation des relations humaines en leur donnant un objet commun ; sachons en profiter pour accueillir toutes ces paroles que l’on nous confie, comme le dit W. – R. Bion, un grand psychiatre anglais spécialiste des groupes, « sans désir, sans mémoire, sans connaissance ». Juste en résonance de cet inédit, pour qu’advienne sans douleur ce travail réflexif et nécessaire de la part de l’animateur. « Créer de la médiation, c’est déjà symboliser et possiblement sublimer. »[15]

Je pense que l’animateur est un « passeur ». Il fait traverser, il est en capacité d’être sur deux rives à la fois. L’animateur est un explorateur du lien, il est constamment dans l’étonnement des rencontres, il est disposé à étudier tous les rivages possibles, il sait qu’il a fallu naviguer pour échouer, il sait que seul sur une barque les autres sont indispensables. L’apprentissage de l’humilité, comme l’écrit Cynthia Fleury, est un élément constitutif de la personnalité de l’animateur : « l’humilité est une capacité et non une insuffisance : c’est une version conscientisée du manque qui est le nôtre, tout en étant une tentative de refuser la déresponsabilisation sans pour autant verser dans le délire de toute puissance, croyant qu’on peut faire disparaitre ce manque. […] c’est dur d’abandonner le rêve du plein, du soi immense, du soi apte à la satisfaction ; c’est dur d’abandonner ce rêve sans s’abandonner soi-même, sans renoncer à l’obligation du travail sur soi. »[16]

Si l’animateur a suffisamment réfléchi à ses implications, alors il pourra proposer les conditions suffisantes de l’analyse. « […] la fiabilité du cadre et de l’environnement, non le caractère purement protocolaire de ce cadre, mais l’exigence de qualité d‘adaptation à la singularité de « l’exposant » et à la spécificité de la dynamique interrelationnelle, cette fiabilité permet aux haines de se médier et de symboliser ensemble ce qu’elles ne parviennent pas à faire seules. »[17]

Je vais conclure ce texte, ce qu’il y a à écrire est immense et sans fin. J’ai essayé de donner envie d’aller plus loin avec Cynthia Fleury. J’ai essayé de montrer comment sa pensée peut nous aider à animer des groupes d’analyse des pratiques professionnelles et surtout ce qui travaille l’animateur, les professionnels du groupe ainsi que le groupe. Nous utilisons en GAPP des techniques issues de la systémie ; le point de vue de Cynthia Fleury est plus psychanalytique, ces deux analyses se complètent. Actuellement, je suis une formation de thérapie systémique, ma culture initiale du soin est issue de la psychanalyse. Dans ce livre, je retrouve mes deux jambes et me rend compte qu’il n’est pas nécessaire d’abandonner la culture psychanalytique mais qu’il m’appartient de créer, d’être inventif pour que ces deux domaines se parlent, s’alimentent et se nourrissent pour le bénéfice de ceux qui prennent le risque de se dévoiler et ceux qui font le choix de les accompagner, dans ces moments fragiles.
J’ai essayé aussi de mettre en exergue les raisons du ressentiment qui parfois nous freinent en analyse des pratiques. Nous avons vu que l’attitude de l’animateur est une clef puissante pour que les portes s’ouvrent et que le ressentiment recule, voire… prenne la porte. Sans la claquer.

Le ressentiment agit sur l’animateur, le chemin est escarpé pour accepter ce que l’on entend dans les groupes et tenter de nouvelles stratégies permettant de mettre à distance ce ressentiment et, comme l’écrit Cynthia Fleury, de faire le travail nécessaire pour accepter qu’« il y a des combats qu’il est préférable de ne pas mener, non pour s’agenouiller, mais pour en mener d’autres avec une chance de victoire plus forte ».
Pensant lire sur les autres, j’en ai autant appris sur moi et ma posture d’animateur que sur le ressentiment. Les livres n’atteignent pas toujours la cible imaginée par l’auteur, d’une certaine façon le livre appartient à son lecteur.

Et si je devais retenir une phrase de ce livre, elle n’est pas de Cynthia Fleury mais c’est elle qui la met en valeur, cette citation est de Frantz Fanon : « […] je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire l’invention dans l’existence. »[18]

Quand vous arrivez enfin à la fin de ce que vous avez envie d’écrire, le texte reste encore en vous, vous accompagne et mets votre cerveau en veille. Cela s’est encore vérifié, le 22 janvier 2021 sur France culture Pierre Salvadori était invité à s’exprimer sur « A quoi pensez vous ?». Il a répondu ce qui suit et sans le savoir il clôture ma pensée mais surtout ce que je retire de celle de Cynthia Fleury. 

« je pense à cette phrase de Duke Ellington qui dit que « quand on admire le travail de quelqu’un on en absorbe une partie ». Je pense que c’est une idée très optimiste, une idée merveilleuse. C’est dire que si on est suffisamment attentif à une forme de beauté, elle finit par vous imprégner. Je trouve ça très réconfortant. Je pense que c’est vraiment merveilleux, cette idée quand vous traversant une idée déposerait dans votre corps, dans votre esprit, quelques petits fragments lumineux qui vous renforceraient et vous protègeraient un peu comme un vaccin. »


Notes de l’auteur :

  1. Ci-gît l’amer: Guérir du ressentiment (Français) Broché – 1 octobre 2020 de Cynthia Fleury (Auteur) page 18
  2. Ibid. p66
  3. page 19
  4. Ibid. p237
  5. page 147
  6. Phrases entendues en GAP souvent lors des premières séances
  7. page 26
  8. page 27
  9. page 29
  10. page 52
  11. page 99
  12. page 100
  13. page 79
  14. Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (Français) Broché de Jean Giono (Auteur), Alexandre Chollier (Préface)
  15. page 88
  16. page 96
  17. page 112
  18. page 220
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